J’ai des intuitions. Je ne sais pas si c’est le retour de vacances et l’impression d’avoir vraiment l’esprit reposé, mais j’ai des intuitions. Je travaille à fond sur mon article et mes deux devoirs, virevoltant de l’un à l’autre pour ne pas me sentir submergé et avoir l’impression aussi d’avancer. Je suis encore large dans mon planning mais je n’ai pas envie d’arriver en décembre et me rendre compte que le compte-à-rebours joue en ma défaveur.
Je commence déjà à penser à l’après, à mes projets, à reprendre sérieusement l’apprentissage du turc, à commencer à rassembler mes notes, à bâtir quelque chose, à cesser d’imaginer plus que produire. Je vais avoir 39 ans dans 4 jours et je me rends compte que je n’aurais pas assez d’une vie pour faire tout ce que j’aurais aimé faire. D’ici là, d’ici à ce que ça se termine, autant se faire plaisir en en faisant le plus possible. Je pourrai mesurer ma vie à l’aune de ce que j’aurais pu la combler.
C’est la contemplation silencieuse des atlas, à plat-ventre sur le tapis, entre dix et treize ans, qui donne ainsi l’envie de tout planter là. Songez à des régions comme le Banat, la Caspienne, le Cachemire, aux musiques qui y résonnent, aux regards qu’on y croise, aux idées qui vous y attendent… Lorsque le désir résiste aux premières atteintes du bon sens, on lui cherche des raisons. Et on en trouve qui ne valent rien. La vérité, c’est qu’on ne sait comment nommer ce qui vous pousse. Quelque chose en vous grandit et détache les amarres, jusqu’au jour où, pas trop sûr de soi, on s’en va pour de bon.
Nicolas Bouvier, L’usage du monde
Nous sommes le 3 septembre. Je n’ai pas encore payé mon loyer mais j’ai déjà écrit pratiquement la moitié de mon article. Trois jours dessus et déjà je sens que la chose gonfle, ce qui me rend confiant pour les prochain jours. L’idéal serait que je puisse le terminer d’ici la fin de la semaine dans sa première version. Je me sens sur une bonne dynamique pour cela et ce serait étonnant que des obstacles viennent s’intercaler dans la rédaction.
Hier matin, j’ai passé du temps à regarder le jour se lever ; dans un ciel cristallin traversé de lumières bleutées comme une flamme de gazinière, le croissant de lune apparaissait tel une icône accrochée au mur d’un lieu saint. Puis les couleurs ont changé, passant du bleu au jaune passé, à l’orange doucereux puis soutenu et tout a fini par rebasculer du côté du bleu tandis que les premiers avions autorisés à voler avaient déjà zébré le ciel de leur longue traîne de mariée.
J’aurais accepté un robot comme interlocuteur, du moment qu’il m’appelle par mon nom, et qu’il parle avec moi. Je voulais juste entendre quelqu’un me dire : « Tu es vivant, tu existes, en ce moment, sur cette planète. »
Hitonari Tsuji, L’arbre du voyageur
Traduit du japonais par Corinne Atlan
Mercure de France, 2003
Le monde prend de belles colorations à la fin de l’été. Il faut en profiter, ça ne durera pas.
Fini L‘arbre du voyageur d’Hitonari Tsuji et commencé Le château blanc d’Orhan Pamuk. Retour en Asie mineure.
Je ne suis jamais sombre, je suis lucide et la vérité du monde m’apparaît toujours de manière très claire, les illusions ont fini de me bercer. Le monde en demeure magnifique.